Domingos Simões Pereira :  » Les acteurs politiques doivent respecter les règles du jeu »

ENTRETIEN. Alors que la Guinée-Bissau est enlisée depuis un bon bout de temps dans une crise politique et institutionnelle, le leader du principal parti d’opposition livre au « Point Afrique » son analyse de la situation.

Comment un pays peut-il affronter les défis du développement sans lol ?

La question n’est pas théorique et, pour la Guinée-Bissau, elle est du domaine du réel depuis août 2015 quand le président José Mário Vaz a limogé son Premier ministre Domingos Simões Pereira. Depuis quatre ans que le pays est sans Premier ministre, beaucoup d’initiatives ont été prises, au niveau interne en Guinée-Bissau, mais aussi par des instances sous-régionales (Cedeao) ou internationales (ONU). En vain. Les élections législatives qui se sont déroulées cette année n’ont pas permis de régler le problème, alors que le mandat du président José Mário Vaz s’achève le 23 juin. Ancien Premier ministre et leader du Parti africain de l’indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert (PAIGC) qui a mené le pays à l’indépendance, Domingos Simões Pereira s’est confié au Point Afrique sur cette épineuse question.

Le Point Afrique : La situation économique, sociale et politique de la Guinée-Bissau est d’autant plus préoccupante que le pays n’a pas de gouvernement depuis belle lurette. Un cas de conscience pour l’homme politique que vous êtes ?

Domingos Simões Pereira : La situation est grave et préoccupante, mais une solution de circonstance ne nous sert pas. C’était la solution qui a été retenue dans toutes les crises précédentes. Nous avons aujourd’hui l’obligation de reconnaître que cela n’a pas fonctionné. Nous devons oser faire face à nos maux, qui sont objectivement structurels, et trouver des réponses durables. En démocratie, avec la tenue d’élections, un certain nombre de questions trouve des solutions et personne ne devrait en douter. Le peuple choisit ses représentants légitimes. En donnant à un parti politique la majorité, il l’enjoint de gouverner, c’est-à-dire mettre en œuvre le programme qui ne laisse de côté aucun pan de la vie du pays, qu’il s’agisse de l’économique, du social, de la politique ou de tout autre domaine. De fait, tout élément ou acteur extérieur qui empêche le parti vainqueur de constituer sa majorité parlementaire et de gouverner doit endosser la responsabilité de tout désagrément qui en découle.

La désignation d’un second vice-président est d’autant plus incontournable qu’elle détermine celle d’un Premier ministre et par la suite d’un gouvernement. Pourquoi refusez-vous celle de Braima Camara ? Est-ce une question de personnes ?

En tout état de cause, c’est avec cet argument que le président de la République a décidé de remettre en question la nomination du Premier ministre et la formation du gouvernement. Si nous observons ce qui s’est passé depuis les dernières élections de 2014, il est facile de comprendre que pour cette raison ou pour une autre, celui-ci aurait trouvé le moyen de retarder sa décision et de ne pas respecter la volonté de la population qui s’est exprimée lors de ces scrutins.

Il n’y a pas à proprement de refus de Braima Camara. Alors qu’il est le coordonnateur du mouvement politique qui a remporté le deuxième plus grand nombre de sièges au Parlement. Tout le monde reconnaît que c’est à eux de désigner le concurrent à ce poste. Cependant, le même règlement stipule que cela doit aboutir après un vote à la majorité absolue au Parlement. Le processus a été enclenché et Braima Camara n’a pas rempli les conditions requises, c’est-à-dire la majorité exigée. Résultat : volonté a été mise sur la table de remettre en question le mode de scrutin, voire les règles régissant l’Assemblée et même la Constitution. Ce qui n’a bien sûr pas été accepté. La vérité, c’est qu’il faut respecter les règles qui existent, les appliquer à une autre candidature jusqu’à l’obtention de la majorité absolue exigée.

Que dit précisément la loi quant à celui qui doit être désigné second vice-président de l’Assemblée nationale ?

Dans l’article 27, elle dit que si « les élections des vice-présidents et des secrétaires du bureau ont lieu au scrutin secret, avec élection des candidats ayant obtenu le vote favorable de la majorité absolue des membres de l’Assemblée… si l’un des membres n’est pas élu, il doit procéder immédiatement à un nouveau vote à la même réunion pour remplir le poste qu’il occupe sur la liste ». Cette disposition est claire et il est difficile de comprendre pourquoi elle n’a pu être acceptée et respectée.

Cette situation ne vous conduit-elle pas à réfléchir à remettre en question le régime politique en place en Guinée-Bissau ?

C’est-à-dire passer du régime parlementaire actuel à un régime présidentiel, car les urgences du pays n’attendent pas.

Tous les systèmes de gouvernement ont des avantages et des inconvénients. Aucun n’est parfait. Nous avons conscience des imperfections de notre système et convenons de la nécessité de les corriger et de les surmonter. Si ce débat peut aider à aller dans cette direction, c’est tant mieux. Les compétences du système présidentiel peuvent être mieux précisées et aller dans un sens qui ne conduise pas à un certain autoritarisme. En vérité, les acteurs politiques doivent respecter les règles du jeu. C’est seulement comme cela que le système en place pourra fonctionner correctement.

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Au-delà de ce blocage institutionnel se pose la question de l’expression de la démocratie en Afrique. Comment imaginez-vous sur notre continent une démocratie qui soit adaptée à ses valeurs politiques, sociales et culturelles ?

Je ne crois pas en une démocratie à l’africaine. Je crois en la démocratie. Le problème est que celle-ci requiert un ensemble de valeurs et de responsabilités que de nombreux acteurs africains ont du mal à respecter. Face aux difficultés, il ne faut pas modifier les lois aux fins de les adapter à ses seuls besoins. La démocratie impose que les pouvoirs respectent les droits des citoyens, qu’ils ne soient pas exorbitants. Le problème, c’est que l’Africain veut souvent un pouvoir absolu, or la démocratie pose des règles dont il faut respecter la lettre et l’esprit compte non tenu du résultat auquel on veut aboutir. Cela dit, la démocratie a progressé sur le continent africain. Il faut donner plus de visibilité aux bonnes pratiques en la matière de manière à en diffuser la culture.

Comment voyez-vous l’avenir de la Guinée-Bissau face à tous les défis qu’elle doit relever à l’orée de ce XXIe siècle, comme tous les pays africains d’ailleurs ?

Le développement de la Guinée-Bissau dépendra des choix des citoyens guinéens, de leur volonté et de leur détermination. Aujourd’hui, malgré la situation difficile, la prise de conscience et la mobilisation se sont accrues. Pour moi, il n’y a pas de raison de penser que l’avenir ne soit pas prometteur pour une meilleure stabilité, une meilleure gouvernance de laquelle émergera une Guinée-Bissau prospère et viable.

Propos recueillis par : Malick Diawara(le point.fr)

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